À l’arrivée de l’hiver, le froid se fait plus vif. On commence à
apprécier la chaleur du feu principal autant pour réchauffer les membres que pour faire cuire les ragoûts et bouillies. Voyant l’attroupement conséquent autour du chaudron, elle esquisse un
sourire et se dirige discrètement vers le foyer secondaire, guidée par une intuition encore timide.
Il a été consciencieusement nettoyé au printemps dernier, on a même
disposé à proximité assez de petit bois pour le premier feu de l’hiver. L’été est passé entretemps, et elle doit quand même dégager le tout de bandes de tissu déchirées dans de vieilles
tuniques, attendant là de servir de bandages ou de chiffons. Elle les dépose un peu plus loin, de manière à ce que la personne qui les a faites puisse les retrouver aisément, et s’assied
devant l’espace vide.
Elle ferme les yeux et suit le fil de l’énergie qui l’a amenée là,
d’abord hésitant, ténu, bientôt plus épais, plus assuré, imposant enfin l’image d’une large torsade de feu à son esprit ouvert, réceptif. Le serpent de flammes orangées descend du ciel
jusque sur sa tête, puis s’enroule autour de son torse, de ses jambes, la réchauffant jusqu’aux tréfonds de son âme, transformant son corps en un brasier d’énergie
crépitante.
Ainsi investie de l’essence du feu nouveau, elle dépose dans le creux du
foyer de la mousse sèche, des brindilles et des pommes de pin, puis des branchages un peu plus gros. Savant assemblage, sculpture instable autant qu’éphémère. Elle se relève, recule d’un pas
et, satisfaite, part dehors chercher des bûches qu’elle dispose dans la niche à droite, délogeant une poule qui en avait fait son nid. Il ne manque plus qu’une étincelle. Elle hésite, moment
de flottement. Fermant à nouveau les yeux, elle penche la tête et écoute la voix sifflante qui lui susurre : « Le feu de la grande maison doit demeurer un, le fil des générations
doit maintenir cette unité du foyer originel. »
Elle se retourne alors vers l’assemblée qui entoure le foyer principal.
Dans un silence attentif, elle s’avance, auréolée d’une chaleur douce et d’une lueur orangée, jusqu’au bord du feu. Elle s’agenouille et salue la vitalité, l’énergie, la permanence, de ce
foyer qui est le centre de la grande maison autant que de leur vie. Derrière elle, comme une onde de prière muette vient la soutenir, une approbation collective l’enrobe et ajoute à la
chaleur qui réchauffe les corps celle qui réchauffe les cœurs.
Elle saisit délicatement un tison et l’emmène vers le foyer secondaire,
ajoutant au feu nouveau qui l’habite la matière et l’essence du feu ancien. Arrivée devant sa sculpture de bois, elle attend que tous l’ai rejointe pour approcher son tison de la
mousse.
D’abord seul un filet de fumée s’élève, et enfin la magie opère et une
flamme surgit, la mousse s’embrase. Dans de petits crépitements, c’est bientôt au tour des brindilles. C’est parti ! Elle s’écarte de quelques pas pour laisser la place libre. Le silence
se rompt alors, et dans un ultime mouvement fluide de cette cérémonie improvisée, chacun dépose à son tour petit bois ou bûchette dans le feu avec un mot d’accueil.
Elle s’installe un peu en retrait et laisse l’énergie du feu refluer en
elle. Chacun sait qu’il faudra du temps avant qu’elle reprenne entière possession d’elle-même et elle savoure cette solitude de l’entre-deux. Touchée par la joie qui émane des présents, elle
laisse fleurir dans son cœur une immense gratitude pour cette nouvelle incarnation du sens dans le quotidien.