A propos de la Passeuse

J'ai longtemps dit autour de moi que j'étais incapable d'écrire sur la durée, que je ne pouvais produire que des textes courts. Cela ne me gênait pas dans l'absolu, mais il est vrai que cela ne correspond pas aux critères de l'édition classique. La seule option qui me restait, et qui me paraissait un bon compromis, était de réunir certains textes autour d'une thématique pour publier des sortes de recueil.


Récemment, après un long silence, l'inspiration m'a à nouveau traversée, grâce à la marche et à la nature. Je l'ai accueillie avec gratitude, et repris ma production de textes courts, laissant venir les mots comme à mon habitude.

Jusqu'à ma rencontre avec la passeuse. Le texte est venu comme les autres, avec peut-être juste une fluidité un peu plus grande, une sorte d'évidence. Tout a vraiment commencé le lendemain, quand je l'ai relu. Je me suis rendue compte que c'était un portrait finalement assez générique, qui méritait que l'on aille plus loin. Elle me parlait, j'avais envie d'en savoir plus sur elle.

Alors je me suis dit qu'une aventure nouvelle pouvait démarrer, celle de suivre ce qu'elle avait à me raconter. Je ne me sens toujours pas capable de construire une histoire, un scénario, mais en revanche, en mettant au cœur de chacun de mes textes la même héroïne, je peux élaborer un univers, tisser un réseau d'anecdotes, jusqu'à ce que l'ensemble fasse sens et trouve par lui-même la trame de son récit. Jamais encore je n'y avais songé, et pourtant, maintenant, cela me paraît évident.

Je sais que cela ne va pas être facile, mais je vais essayer de poster chaque jour un texte sur elle, même s'il est court, même s'il ne parle que de petites choses du quotidien. Maintenant, je vais avoir besoin de vous pour avancer, de votre présence, de vos critiques, de vos encouragements. Alors merci à vous par avance de vos commentaires, en espérant arriver à vous faire partager mon amour des mots.

Et voici ce texte de la rencontre (pour poster des commentaires, c'est ici)


Espérance de vie, souvenirs de mort, elle oscille entre deux mondes, portant en elle la clef qui mène à chacun d'eux et saura peut-être un jour les réunir. Oscillation subtile, fragile, qui met son corps en tension. Elle semble ainsi vibrer en permanence, et cette vibration se transmet à son environnement. Autour d'elle le vert des feuilles est plus éclatant, les ombres plus profondes, les rochers semblent animés d'un feu intérieur, ce feu qui est le sien.

À force de se tenir au seuil des mondes, elle semble par moment ne plus appartenir au nôtre, et nous frôle tel un fantôme, surpassant les meilleurs éclaireurs. Équilibriste virtuose, elle jongle avec les mystères de la vie et de la nature, qui pour elle sont des évidences, tant ces univers sont devenus partie intégrante de son être.

Elle est pour sa tribu un trésor précieux, à protéger des atteintes de ce monde. Car l'harmonie délicate qu'elle tisse chaque jour pour ses pairs est régulièrement menacée par les affrontements politiques. Elle n'est pas du monde de la guerre, ses compétences sont ailleurs, et alors la protection des guerriers lui est acquise, tout comme d'ailleurs les ressources des faiseurs et éleveurs, car son corps ne saurait se satisfaire uniquement de l'impalpable qui est la matière de son quotidien. Elle n’a pas non plus la pratique des guérisseurs, mais ses inspirations leur permettent parfois de perfectionner leurs remèdes ou d’ajouter un nouvel usage à certaines plantes ou mélanges. Elle est à part, apportant à chacun des indications pour insuffler dans leur vie, dans leur art, la lumière subtile qu’elle reçoit d’ailleurs. Elle est un canal entre les mondes, une passeuse d’énergie.

Le seul art qui lui soit propre, et qui renforce encore l’amour de ses proches, est le chant. Elle chante pour déchirer les voiles invisibles des passages, mais aussi pour la beauté pure des mélodies. Alors, elle n’est plus qu’une jeune fille qui se dévoile avec pudeur. Seuls quelques privilégiés ont pu être témoins de ce chant de son âme, qui lui permet de se recentrer, de trouver en elle-même le lieu secret où s’ancrer dans ses errances. Cette vibration unique qui est elle, qui garde intacte son identité quand tant d’énergies venues d’ailleurs viennent l’habiter pour venir s’inscrire à travers elle dans le champ de notre réalité. Ainsi le chant lui donne la force chaque jour de ne pas se dissoudre dans le merveilleux et l’obscur qu’elle côtoie avec tant de facilité, trop peut-être. Il maintient la cohésion de son être et sa beauté pourrait ravir les âmes simples, à tel point qu’elle déploie un luxe de précautions avant de le laisser s’exprimer.

Les anciens ont su dès sa naissance qu’elle était à part, hors normes, et il a fallu du temps pour laisser fleurir ce qu’ils sentaient d’exceptionnel en elle. Mais aujourd’hui, elle a trouvé sa place, son équilibre. Elle n’est ni leader, ni sage, ni dépositaire d’un savoir secret, juste une lumière qui vient embellir la vie de la tribu, la relier à l’univers dans sa beauté complexe, et apporte parfois des solutions originales, un autre regard, une impulsion nouvelle, auxquels d’autres apporteront vie et corps dans leurs domaines respectifs.


Pour un peu, et certains ne se cachent pas de le penser, on pourrait croire qu’elle est l’incarnation de l’âme de la tribu.