La Reine
Je sentis une force inouïe se concentrer en un seul point de l’espace, à peu de distance de mon humble personne, et vis la Reine apparaître.
Je ne vis d’abord que ses yeux. Des yeux qui semblaient vouloir percer le secret de l’infini ; s’élargir jusqu’à absorber l’esprit de toute chose ; ou encore se briser en mille facettes qui laisseraient en vous la marque profonde de leur charme. Des yeux rieurs et durs, qui jamais ne mentaient aux esprits lucides, mais prenaient un malin plaisir à emporter dans le tourbillon de leur folie les êtres instables. Des yeux dans lesquels je crus me noyer, tant ils étaient immenses, profonds comme deux lacs de montagne, dont ils avaient la couleur fondue et changeante au gré du ciel. Ce regard si dense, si plein de vie et de caractère, éclipsait le reste de son corps, qui paraissait flou, passager, prêt à s’envoler en fumée. Elle n’était qu’yeux inquisiteurs et méfiants.
Son visage était un ovale aux proportions parfaites, son crâne entièrement nu n’opposait aucun obstacle à l’expansion de son regard. Son nez, à peine marqué, était totalement dépourvu d’arête. Un carré de tissu sombre recouvrait le bas de son visage. J’étais persuadée qu’elle n’avait de bouche que l’idée qu’elle voulait nous en laisser percevoir.
Sa voix venait de nulle part et de partout à la fois. Chaque molécule de ce désert semblait porter en elle sa parole et en même temps ses mots semblaient irradier d’ un point unique situé au-dessus de nous. Ses oreilles, admirablement dessinées, paraissaient aspirer les mots, vous les arracher de la gorge.
Elle avait un cou fin et gracieux, dont les lignes se perdaient dans une robe noire légère comme le vent, qui semblait à la fois repoussée et attirée par son corps, car elle l’entourait sans même le frôler. Ses mains sinueuses, les mouvements et les ondulations impossibles de son corps laissaient deviner qu’elle ne possédait aucune articulation. Sa peau pâle comme la lune et ses évolutions précautionneuses me la fire comparer à une statue de cire à qui on aurait donné la vie.
D’elle émanait un froid permanent, autant physique que psychologique, qui paraissait inévitable et résultait sans doute de sa solitude. De plus, elle évoluait à quelques centimètres du sol, ce qui renforçait en moi l’impression d’irréel, ce sentiment qu’à tout moment elle pouvait s’évanouir entre mes doigts.
Elle allongea son long bras de fantôme vers moi et je vis une larme de cristal rouler sur sa joue de cire.