En quête de l'équilibre ménager
Je crois avoir mis le doigt sur une des choses qui m'angoisse en ce moment : l'invasion des tâches ménagères que je me sens le devoir de mener à bien dans mon emploi du temps. Je dis "invasion", parce que j'ai l'impression qu'elles prennent de plus en plus de place, ce qui est bien sûr parfaitement subjectif. Toute ma problématique repose sur le fait que je suis à la fois perfectionniste et flemmarde. Je m'explique : j'aime bien vivre dans un environnement propre et relativement rangé, porter des fringues pas trop froissées, pouvoir mettre un pied dans la cuisine sans être assaillie par des odeurs nauséabondes, pouvoir mettre un pied tout court dans mon jardin, ce qui suppose de ne pas le laisser se transformer en jungle, etc. Qui plus est, j'ai un certain amour-propre qui fait que quand j'ai des invités, je préfère leur proposer un lit avec des draps propres, et un accès à une salle de bains qui ne soit pas une annexe du panier à linge sale, ce genre de choses...
Toutes choses qui nécessitent de passer un minimum de temps à remplir et vider des machines, repasser, trier, nettoyer, ranger, désherber, arroser (parce qu'en plus je me sens responsable de ce que j'ai planté dans le jardin, donc quand le persil commence à faire la gueule, et quand le thym crame, je culpabilise, en bonne héritière de la tradition judéo-chrétienne), etc. jusqu'à ce que fin de la journée et épuisement s'ensuivent. Avec au final la vague sensation, de moins en moins vague et de plus en plus oppressante, de me faire avoir quelque part.
Je sais bien qu'on n'est esclave que de ce qu'on s'impose. Cependant, après quelque temps d'essai, j'ai pu constater que ce n'était pas franchement plus satisfaisant d'avoir du temps pour écrire d'un côté et un frigo vide, divers tas de choses sales ou de saletés tout court, et un jardin mi-jungle mi-desséché de l'autre.
Bref, pour résumer, je n'arrive pas à trouver un équilibre entre le temps accordé à ce qu'on appelle les tâches ménagères et le temps passé à produire et à partager du sens, ou du moins à essayer. L'une de mes conclusions est que rien que pour avoir des domestiques, j'aimerai bien être une riche héritière (ou romancière, suivez ma baguette magique), conclusion peu constructive au demeurant. Une autre est que si mon activité professionnelle consistait à produire et partager du sens, ça résoudrait en partie mon problème, vu le temps actuellement dédié à mon boulot. Je n'aurais plus besoin de dégager du temps libre pour faire vibrer les mots, si c'était ça qui me permettait de vivre.
Je ne sais pas pourquoi, j'ai l'impression que je touche là au véritable problème, encore plus diaboliquement ardu que le précédent. C'est limite décourageant quand une solution masque (ou révèle?) un problème encore plus crucial et délicat, non ?
J'ai donc passé mon après-midi à désherber, faire des lessives, contenir les élans du lierre en divers points du jardin, tout en me disant que je n'aurais pas dû faire l'impasse sur la toilette du matin, parce que du coup j'avais le visage qui tirait et grattait au possible. Et en passant devant la menthe, je me suis fait la réflexion que je l'avais plantée pour pouvoir me faire du thé à la menthe maison, et que je n'en avais jamais pris le temps.
Il y a tellement de bonnes résolutions que je ne tiens pas. Du style : ranger mes papiers au fur et à mesure, me laver le visage tous les soirs, prendre le temps de me faire du thé, finir de peindre les plintes et les portes, d'autres dans le même style, et surtout : ne pas repousser ce que je peut faire sur le moment. Je suis la grande spécialiste de ce type de comportement. Genre, je me lève le samedi matin, je petit-déjeune en lisant, et plutôt que de liquider les trucs à faire du style, lessives, vaisselle, tri, rangement, je me dis, allez, encore un chapitre. Et je finis par passer ma matinée affalée dans un coin du divan à bouquiner pour arriver en début d'après-midi pas lavée, pas habillée, avec un sourd sentiment de culpabilité. Pour vous donner une idée...
En fait, je pense qu'aucun extrême n'est constructif (maîtresse de maison super-organisée ou créative bordélique), mais je n'arrive pas à trouver de juste milieu, sans doute à cause du temps que je passe à gagner ma pitance. Le plus insatisfaisant étant que je n'ai jamais eu autant de mal à boucler les fins de mois que depuis que j'ai un boulot. Je suis indépendante financièrement, certes, et encore ça ne marche que parce que je squatte le rez-de-chaussée de mes grands-parents, mais je suis plus que jamais enchaînée à la matérialité du quotidien, sans aucune marge de manoeuvre.
Bon, j'arrête de me plaindre, de toute façon, c'est pas ça qui va changer les choses. Je peux juste espérer que d'avoir tout écrit noir sur blanc me permettra d'y voir plus clair et de progresser. On peut toujours rêver, non ?