Monologue d'un Pyrim
Parole et parabole, les mots s'enfuient à toutes jambes. Danse frénétique des lettres épileptiques, acrobaties des syllabes enfuies, contorsions impossibles de la grammaire échevelée. Mon esprit s'embrouille, se brouille avec la langue.
Langue des hommes, langue de bois. Mots léchés et pourtants non-sens, insensibles à la vibration luminescente du sens. Rayons fugitifs qui se font persistant au fil du temps, jonctions qui magnifient les éléments, noeuds d'énergie magnifique venue du fond des cieux, des étoiles nos ancêtres.
Quand chevaucherons-nous à nouveau le souffle vital qui déposa voici un fragment d'éternité les germes de nos existences sur ce graal magique qu'est la Terre ? Quand reprendrons-nous notre course éternelle dans le vide étincelant, dans la plénitude de la désincarnation ? Ce terme nous effraie aujourd'hui, mais il y a peu, non seulement il constituait notre état, mais il ne nous était pas nécessaire, puisque notre existence se situait au-delà des corps humains et de leurs rudimentaires moyens de communication. Nous nous sommes forgés notre propre langue pour pallier notre enfermement dans ces chairs malhabiles, mais souvenez-vous quand nous nous passions de tout cela et que nous jouiions dans les remous des flux magiques baignant Kaïa, quand nous échangions nos expériences d'une façon infiniment plus subtile, quand nous nous associions pour découvrir les domaines élémentaires et bâtir des royaumes, maniant les énergies avec souplesse et désinvolture, assurés que, libéré du joug des sauriens adorateurs de la Lune honnie, nous serions à jamais maîtres de ce graal primordial.
Nous voilà déchus, brutalement ramenés à la matérialité par la morsure de ce métal venu des cieux et la révolte de nos protégés porteurs de ce Soleil que nous convoitions tant, qui seul manquait à notre splendeur. Déchus, c'est ainsi qu'on appelle désormais, condamnés à s'incarner dans cet univers matériel qui n'est que le voile posé sur l'essence du réel, sur ces flux élémentaires qui constituent tout le reste et dont nous sommes irrémédiablement coupés, nous qui en sommes issus, qui y sommes nés et qui les avons explorés depuis l'aube des temps.
Je me souviens... je nageais avec volupté dans les laves et je dansais dans les flammes. Je ravageais de mon souffle brûlant les contrées de mes frères, je goûtais avec ravissement la lueur des fusions, j'étais la braise, l'incendie, et lorsque je venais à rencontrer l'eau, je me révulsais, je me rétractais.
Quand je pense qu'aujourd'hui, si je veux avoir une chance de communiquer avec le peuple qui m'héberge, je dois laver mon corps avec cet élément avec un minimum de régularité... Rien que d'y penser me hérisse... Je suis fasciné par ceux d'entre nous qui désormais passent leurs journées dans les piscines et les baignoires, les lacs et la mer, jouissant sans entraves de leur élément auquel le corps humains n'est pas réfractaire. Quand à moi et à mes emblables, jamais plus nous ne pourrons danser les flammes, sans compter être le coeur même du brasier...
Pauvre de nous, errants dans ce monde étrange et déroutant...
Et pourtant, un espoir subsiste toujours, un jour naîtront des clefs, des êtres hybrides qui maîtriseront nos pouvoirs et seront à la fois pleinement humains. Ce n'est qu'une rumeur, me direz-vous, mais je sais qu'elle est juste, je le sens. Ceux-là seront la nouvelle génération, qui spontanément associera les éléments et le Soleil, celui-là même dont la quête nous a tant coûté.
Alors, si nous avons la sagesse et de les guider et de les suivre tout à la fois, peut-être aurons-nous une chance de reprendre notre route vers la réalisation, l'Agartha tant espéré...
(Extrait du journal d'Azclepian, 1982, Londres)