L'enclos à poulains
Elle est partie tôt, aux premières lueurs du jour, suivant une intuition plus qu'un appel. Quittant la chaleur de la grande maison, elle suit le sentier à peine marqué qui mène aux nouveaux enclos à chevaux. Le chemin comme le lieu sont encore presque vierges, les poteaux tout neufs, l'herbe intacte. Elle a tout le long du parcours un sentiment de fraîcheur qui s'accentue une fois arrivée près du premier enclos, celui qui accueillera les futurs poulains à naître.
Dans la lumière grise du jour naissant, elle suit du regard les formes nouvelles qui bientôt deviendront familières dans ce paysage quotidien. Elle s'approche et passe sa main distraitement sur le bois. Un éclair bref dans son esprit l'avertit et elle ôte sa main juste à temps pour échapper à l'écharde traîtresse du piquet. Bientôt les chevaux en s'y frottant lisseront le bois de ses aspérités.
À cette heure incertaine, où le ciel hésite entre la nuit et le jour, elle perçoit enfin ce que ce lieu n'avait pas révélé alors qu'elle participait à sa construction. Encore neuf, sans passé, mais déjà plein des idées et des espoirs de ses concepteurs, il est un endroit idéal pour écarter les voiles vers le futur, les devenirs possibles. Du monde, de la tribu, ou plus simplement, plus humblement, des jeunes poulains qui bientôt s'y trouveront. Certaine maintenant de ce que l'univers attend d'elle, elle pénètre dans l'enclos d'un bond souple et va s'installer au centre.
Assise dans l'herbe humide de rosée, elle laisse venir à elle le froid, la sensation de mouillé, dessine en esprit les contours de son environnement et tisse avec cela un manteau de réalité dont elle enveloppe son noyau intérieur, qu'elle invoque de quelques notes de son chant d'âme. Une fois assuré cet ancrage, elle se laisse traverser par ce qui vient. Le paysage peu à peu se dissout, le voile se lève devant ses yeux intérieurs et elle accède enfin à la vision qui l'a éveillée de bonne heure ce matin.