Sentiers

Publié le par Lucie Trellu

Elle s'éclipse, l'air de rien, vers le fond de l'enclos, et observe la scène avec du recul. Aucun des participants ne semble s'en être rendu compte, mais rien n'est droit. Ce n'est pas flagrant, mais l'ensemble lui donne une impression bancale qui est formelle. Elle se rapproche et glisse un mot à une des faiseuses chargée de la construction, qui lui lance un regard indigné, mais s'éloigne quand même avec un œil critique.


Elle quitte alors le pré et suit un sentier profondément creusé vers la rivière. Ici, hommes et bêtes empruntent le même chemin depuis que la tribu est installée. Ces enclos ne sont pas toujours en activité, mais comme le sentier mène au-delà vers la forge et la maison ronde, il est malgré tout utilisé en permanence. Elle sent sous ses pas frémir le flux de tous ces cheminements, et ferme les yeux pour mieux se laisser guider. Elle rejoint ainsi d'un pas assuré un autre flux, encore plus puissant, mais œuvre de la nature et non plus des hommes.


Face à elle, l'onde chante et la berce de son présent perpétuellement renouvelé et pourtant immuablement ancien. Car si l'eau passe comme les hommes sur le chemin, le lit demeure et porte la mémoire. Ainsi l'eau et la terre se mêlent pour former l'être Rivière. De même, le Chemin est la rencontre du sillon dans la terre et de ceux qui l'empruntent. Eau comme Hommes, tous ceux qui parcourent la terre et creusent ces tracés qui la marquent sont autant marqués par Elle. Elle savoure cette certitude, sans savoir encore pour quelle raison elle s'impose à elle. Peut-être seulement pour la chaleur que fait naître en son cœur cette perception de l'échange permanent qu'elle entretient avec la terre en foulant ces pistes. Avec ceux qui l'ont précédée aussi.


Sa solitude lui paraît ce faisant soudain presque trop peuplée. Ouvrant les yeux, elle chasse d'un geste la foule des présences qui l'incommode. Puis elle s'élance en bondissant vers la rivière qui l'accueille, autre sentier qu'elle n'a à partager qu'avec l'eau, sœur familière de ses vagabondages. Le froid brutal la gifle, elle se relève, bien campée sur ses deux pieds dans le lit, lève les bras haut vers le ciel et pousse un cri puissant, rugissement qui fait s'enfuir oiseaux et petits rongeurs. Enfin elle s'ébroue des pieds à la tête et entame une danse sauvage, remontant le courant vers le campement et les bruits familiers de la préparation du repas du matin. 

 

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Publié dans Sûl

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L
Tout le monde n'a pas oublié, et j'aime à croire que l'on peut rayonner, par sa présence ou ses écrits, pour que d'autres se souviennent et rayonnent à leur tour. Le Merveilleux n'est jamais loin, et les enfants le savent bien, qui nous montrent la voie quand on sait les écouter et respecter leur curiosité.
V
C'est très beau... je suis animiste<br /> d'origine Cheyenne par mon arrière grand mère<br /> je sens là une histoire de communion avec ce que notre monde a oublié...