Dangereuse hypnose
Elle a fuit la grande maison et les palabres qui n'en finissent plus. Il est question de l'opportunité de rénover la toiture de certaines maisons d'une part, et de la façon de s'y prendre, d'autre part, de nouvelles techniques ayant été développées chez des tribus voisines. Elle soupçonne certaines faiseuses de pousser à la rénovation pour pouvoir tester lesdites techniques. Cependant, compte tenu du fait qu'elles seules sont en mesure d'estimer le degré de dégradation du chaume, le débat est stérile à ses yeux. De toute façon, elle ne peut rien y apporter qu'elle n'ait déjà manifesté. Elle préfère les laisser à leurs discussions et partir goûter la joie de cet après-midi ensoleillé.
Le soleil a passé le milieu du ciel et entame sa lente descente vers le soir. Elle ressent curieusement cette énergie descendante, alors que l'activité bat son plein au cœur du campement. Cette discordance la pousse à s'éloigner et à grimper le long d'une haie de houx vers le sommet d'une colline proche. Couronnée par un petit bois de hêtres, elle offre un îlot de calme et de fraîcheur. Elle cherche un endroit où s'installer pour une petite sieste, quand un éclair roux au coin de son œil l'immobilise.
Elle saisit du regard la petite présence et la suit jusqu'à un arbre creux. Le tronc est fin et haut encore d'un bon mètre. Elle observe pendant un long moment l'écureuil le vider de son contenu, petit ramoneur des bois qui prépare sans doute le terrain pour de futures provisions.
Ses aller-retours vers un taillis l'hypnotisent insidieusement, et bientôt c'est Vera, une des faiseuses, qui transporte du chaume à moitié pourri ressemblant à des feuilles moisies, dégageant l'ouverture du tronc, non, de la maison des anciennes. Les deux images se superposent sans cesse, et faute d'avoir senti venir la vision, son esprit commence à se disloquer. Elle n'était pas prête, pas ancrée. Son corps privé de contrôle est pris de tressaillements, son regard fixe se voile, et elle s'écroule brusquement, effrayant le petit rongeur qui s'enfuit.
Arrivant à tire d'ailes du fond de l'horizon, poussé par une présence lumineuse, un corbeau se pose près d'elle et entreprend aussitôt de frapper sa cuisse de son bec acéré. Une blessure, puis deux, le sang coule et vient se perdre dans le tapis de feuilles. Voyant le corps toujours immobile, le corbeau grimpe sur le torse, vient se placer devant le visage. Dans un mouvement retenu, il donne un seul coup de bec exactement entre les deux yeux, laissant juste perler une goutte de sang, et pousse un croassement. Alors les yeux de la jeune fille se ferment, une grimace contracte son visage et reprenant possession de son corps, elle s'enroule en position foetale et laisse couler des larmes de douleur. Rassuré, le corbeau s'envole et se met à tourner au-dessus du bois en poussant des croassements puissants, pour se faire entendre du campement. Enfin, lorsqu'il voit deux silhouettes se détacher d'un groupe et se diriger vers lui, il s'éloigne et retourne vers l'horizon.