Possession inconsciente

Publié le par Lucie Trellu

La tension dans la grande maison est palpable. Un conseil vient de se tenir, pour une affaire politique sans doute d'importance, mais dont les tenants et les aboutissants lui échappent. Elle a bien essayé d'écouter, mais elle a été prise d'une torpeur qui a comme annihilé le passage du temps. Les arguments, les dissensions, les décisions ont passé comme nuages dans le ciel, et elle se réveille, l'esprit embrumé, alors que chacun s'apprête à se lever pour quitter le conseil.

Elle prend conscience que certains la regardent furtivement, avec curiosité ou agacement. Lui a-t-on posé des questions ? Sera-t-elle restée impassible face à l'assemblée tournée vers elle ? Mais alors, pourquoi personne dans ce cas ne l'a réveillée, secouée ? A moins qu'elle n'ait répondu...  Elle jette un regard effaré autour d'elle, murmure : "Ce n'était pas moi.", et se lève, soudain parfaitement lucide. Elle entend qu'on l'appelle. Chacun,  voyant sa réaction, s'est arrêté et tourné vers elle, mais elle quitte la grande maison en courant, ignorant ceux qui cherchent à la retenir.

Elle se concentre sur la sensation de ses pieds nus frappant le sol, pour être sûre que son esprit ne s'échappe pas à nouveau. Elle a peur. Jamais encore elle n'avait été possédée ainsi, sans aucun signe avant-coureur, sans souvenirs. Sortir du campement. Passer la haie de houx, le long du sentier. Détours volontaires. La course, la fatigue, la sueur l'ancrent solidement. Enfin, elle arrive devant la rivière. Elle avait pensé sauter directement dans l'eau froide, mais au dernier moment, quelque chose la retient. Elle stoppe sa course, reprend son souffle. Le vent frais sur sa peau humide la fait frissonner. Elle s'agenouille sur la rive et se penche au-dessus du cours tranquille.

Son reflet lui sourit, la rassure. Elle approche ses deux mains de la surface, l'effleure délicatement, en une caresse complice. Ce simple contact l'emplit d'une délicieuse sérénité, qui se propage comme une onde dans son corps éprouvé, et murmure à son âme des harmoniques apaisantes. Elle se rend compte qu'elle a encore beaucoup à apprendre, que sa peur n'est que celle de l'inconnu. Elle pourrait, comme d'autres, se laisser manipuler, prêter docilement son corps à l'expression de l'ailleurs, mais elle s'y refuse. Non pour conserver une maîtrise qui ne serait qu'illusoire, mais parce qu'elle sent qu'alors l'évènement est incomplet, qu'en étant actrice consciente, la transmission sera plus riche, plus efficace.

Mais personne ne peut lui enseigner comment faire, sa détermination est inédite. Elle doit apprendre seule à être pleinement présente, afin de saisir les nuances subtiles qui séparent le quotidien de l'instant où les voiles entre les mondes s'écartent. Enfin, pas vraiment seule. Elle découvre chaque jour de nouveaux alliés dans la nature autour d'elle. La rivière par exemple, dont le chant liquide lui suggère de remonter son courant. Plus haut, il fait une pause dans un grand bassin creux à l'arrondi presque parfait. Là sans doute trouvera-t-elle la ressource pour faire remonter à la conscience les souvenirs du conseil...
  
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Publié dans La Passeuse

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V
Ton texte est passionnant, et agréable à lire parce que bien écrit, clair. Je verrais bien tout cela publié un jour.
L
<br /> Eh bien, moi aussi à vrai dire, mais pour l'instant, je n'ai le temps que de produire des "petits bouts", qui pourront faire l'objet plus tard d'une refonte pour que l'histoire de la Passeuse<br /> trouve son unité. Quant à savoir quand exactement...<br /> <br /> <br />