Renaissance
Longue marche pour les dernières cueillettes avant l'hiver. Généreusement délestée de sa récolte par un protecteur vigoureux, elle s'est trouvée ramenée en queue de la file par les petits pas de ses pieds de plus en plus lourds. L'écart se creuse, les voix s'éloignent. Seule sur le sentier, l'esprit encore embrumé du souvenir d'une nuit blanche à lire les histoires écrites par les nœuds du bois.
Insensiblement détournée de sa route par un bruissement végétal, et bientôt l'évidence d'un siège devant elle. Aussitôt son corps immobile, la fatigue pose une lourde chape sur son esprit. Ses yeux se ferment. Enfermée en elle-même, inaccessible aux gémissements inquiets du vent, aux odeurs lourdes de terre et d'humus, elle repose sous un chêne. Vaste ramure la protège, large tronc soutient son dos, racines noueuses en accoudoirs, force tranquille.
Seules à percer sa carapace inconsciente, les feuilles brunes frémissant dans le vent froid d'automne susurrent des chants de dormition. Son corps se refroidit peu à peu, s'engourdit. Tout en elle, corps comme esprit, se ralentit. Encore rattachée à l'arbre par un pétiole très résistant, mais déjà coupée de la sève nourricière, les feuilles cherchent à l'attirer dans cet espace intermédiaire où elles sont pour un temps prisonnières. Ses pensées, isolées de tout sauf de leurs murmures insidieux, errent dans un brouillard terne, insipide, une ouate grise qui amortit tout, angoisses comme espoirs, anesthésie la volonté, nivelle la personnalité, menace d'éteindre l'étincelle sacrée au cœur de l'âme.
La mémoire d'une communion éveille le chêne. Faute de pouvoir disperser les feuilles qui déjà ne font plus partie de lui, il fait rayonner l'aura de miel de sa sève pour réchauffer et soutenir l'âme assaillie. Il ne peut rien pour le corps abandonné, mais il sait bien que là ne réside pas l'essentiel. Ramenant de ses profondeurs des souvenirs printaniers, il mêle à sa vibration les notes d'un chant unique et primordial, qui s'est gravé en lui. Marque récente mais don d'un héritage ancien, qui l'a grandi et honoré. Aujourd'hui est pour lui l'occasion de remercier pour ce partage en offrant sa protection.
Derrière le brouillard, une lumière chaude et brillante transparaît peu à peu, s'étend et s'écoule. La lueur vivante l'enveloppe et l'emporte, dans une lente ascension. Et soudain une onde la frappe, l'électrise, la réveille. Elle est traversée par une vibration à la fois étrange et familière, elle aspire goûlument les notes, saisit à pleine main le chant qui l'attire vers une présence calme et forte, et émerge enfin. Lumière vive, odeurs fortes, son insistant d'un vent qui de rage arrache les feuilles à pleines poignées, sensation prégnante du froid, de l'humidité. La vie, brute et merveilleuse, et l'arbre, derrière elle, compagnon et sauveur, qui la maintient fermement hors du néant, la présentant au monde comme on le fait d'un nouveau-né, avec fierté et reconnaissance.